Santé au Travail

Laurence Cottet : “Il ne faut pas rester seul avec son addiction !”

le 29/03/2021 Temps de lecture 6 minutes Mélanie Prévost

Laurence Cottet, spécialiste en addictologie, a souffert de l’addiction à l'alcool pendant de nombreuses années. Un jour, elle s’est écroulée en plein colloque d’entreprise et a tout perdu. Il a fallu alors se remettre debout et se reconstruire. Aujourd’hui elle a choisi de raconter son histoire et d'accompagner ceux qui souffrent en silence. Elle nous partage dans cette interview son expérience et ses conseils pour repérer et lutter contre les addictions en entreprise.

Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre parcours ?

Je suis juriste de formation universitaire. J’ai commencé comme rédactrice juridique et j’ai très vite gravi les échelons : chef du service juridique, directeur juridique, secrétaire générale adjointe et enfin directrice des risques. J’ai beaucoup bougé, changé de Groupe et de secteur. L’alcoolisme ne m’a pas empêché de faire une belle carrière, par contre mon addiction est montée crescendo avec mes responsabilités professionnelles. J’étais très angoissée, je voulais réussir, j’ai sans doute mis la barre trop haute. En 2009, en plein colloque d’entreprise, je me suis effondrée ivre et j’ai perdu mon travail.

Aujourd’hui je partage mon expérience pour aider les gens qui souffrent de cette maladie très méconnue de l’alcoolisme. C’est une maladie qui gêne, comme beaucoup d’addictions, et je suis une des premières à avoir brisé le tabou en 2014 en montrant mon visage à la télévision dans le portrait de Sept à Huit sur TF1. Je me souviens de la dernière phrase que j’ai prononcé lors de cet entretien “Je n’ai plus honte de ce que j’étais et encore moins de ce que je vais devenir.” Je ne me doutais pas qu’en 2021 je serai encore en train d’accorder des interviews pour expliquer ce qu’est la maladie et qu’on peut s’en sortir. A l’aube de mes 60 ans, c’est une formidable fin de carrière : je suis en train d’écrire mon quatrième livre, j’ai contribué à la création de France Janvier Sobre et je suis marraine et bénévole pour Déclic Addictions. Mon quotidien c’est d’aider les gens et c’est une carrière qui me ressemble. J’ai beaucoup de retours de personnes qui me disent “Madame c’est grâce à vous que je m’en suis sorti” et c’est la plus belle des motivations.

Comment est née votre addiction à l’alcool ?

C’est vraiment l’environnement professionnel qui m’a rendu malade. Ma consommation a augmenté au fil du temps. Les occasions étaient très nombreuses pour boire de l’alcool. Je travaillais dans des grands Groupe, c’était en plus des produits gratuits et de qualité, des bons vins, des bons champagnes, des bons whiskys… Tout était à ma portée et ma consommation n’a fait qu’augmenter pour arriver à ce qu’on appelle le phénomène de l’accoutumance. Le contexte professionnel était compliqué dans le milieu du BTP : il y avait très peu de femmes et ce n’était pas facile de faire sa place. J’y suis arrivée mais à quel prix ? J’utilisais l’alcool comme un psychotrope pour lutter contre mes angoisses et pour arriver à tout faire : je travaillais d’arrache-pied, je travaillais tard, je travaillais le week-end et je compensais en buvant toujours plus d’alcool.

Quelles sont les addictions les plus présentes en entreprise ?

La première c’est le tabac. Fumer tue et pourtant encore un français sur quatre fume. Le tabac est très présent en entreprise. Viennent ensuite les addictions au cannabis et à l’alcool puis les psychotropes (anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères…) surtout chez les femmes. Dans le milieu des affaires on a également beaucoup de cocaïne.

Ces substances aident à gérer le stress, tenir la cadence, supporter le harcèlement, etc. Tout ce que j’ai vécu et que je ne voudrais revivre pour rien au monde.

Comment une entreprise peut-elle repérer une addiction chez un collaborateur ?

On peut repérer les personnes souffrants d’une addiction à partir du moment où on a un minimum de connaissances dans le domaine. C’est tellement particulier, on est à cheval entre la vie professionnelle et la vie privée des gens. Quelqu’un peut avoir un comportement étrange mais cela peut être simplement dû au fait qu’il suit un traitement médical particulier pour se soigner d’une maladie et il n’a pas forcément envie d’en parler.

Comment fait-on ? Tout d’abord on se forme. Il existe pour cela Déclic Addictions, dont je suis la marraine et bénévole, créé par la Fondation du BTP.  C’est un concept de formation destiné à trois catégories de personnes : les dirigeants, les managers et les salariés. Au bout de cette formation, qui est très courte (une matinée ou une journée), on a tous les outils pour repérer des salariés en souffrance et les orienter vers un parcours de soins adapté si nécessaire.

Comment une entreprise peut-elle libérer la parole de ses collaborateurs et les accompagner dans la lutte contre leur addiction ?

En faisant ce que de plus en plus d’entreprises font : en mettant en place des moments de paroles, des actions de prévention et en installant un environnement de confiance.

On peut citer par exemple APICIL pour qui j’ai fait une visioconférence à destination des collaborateurs du Groupe dont la mutuelle du BTP. Pendant une heure j’ai parlé de mon parcours avec les drogues et j’ai ensuite répondu à de très nombreuses questions. C’est une initiative qui a été mise en place par les RH et cela a été un franc succès.

Je l’ai également fait pour Brown Forman, un Groupe qui produit des spiritueux, à la demande du président. Une centaine de collaborateurs étaient présents. Ils n’avaient pas de gêne ou de de honte, cela les a rassurés d’entendre quelqu’un parler de la maladie ouvertement et donner des conseils. Dans ce Groupe ils sont en première ligne car ils goûtent les produits. C’était des questions-réponses de terrain très concrètes. Cette initiative est géniale et a le mérite d’être saluée !

Pendant ces moments d’échanges, les RH peuvent repérer les collaborateurs souffrants d’addictions et leur proposer un accompagnement. Selon les situations, elles peuvent les diriger vers des professionnels en addictologie, des psychologues ou vers des groupes de paroles. J’ai un groupe Facebook, France janvier sobre, ouvert à tous qui marche très bien. On organise des groupes de parole tous les mardis par visioconférence. 

Pensez-vous qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir par les entreprises pour prévenir et accompagner les addictions ?

Ça y est, le mouvement est enclenché et la prise de conscience est d’autant plus grande en cette période de crise sanitaire. On s’est rendu compte que grâce à la visioconférence on pouvait vraiment faire avancer les choses et le dialogue. C’est presque plus facile car les collaborateurs peuvent participer en prenant un pseudonyme.

Les entreprises sont aussi de plus en plus nombreuses à s’intéresser et à se mobiliser pour l’évènement France Janvier Sobre dont je suis la présidente. J’ai contribué à la création de cet événement national autour de l’alcool et de la maladie alcoolique parce que je ne comprenais pas pourquoi en France aucune initiative de ce genre n’existait et pourquoi les pouvoirs publics avaient tant de difficultés à communiquer sur ces questions. L’évènement est organisé en janvier parce que c’est le mois des résolutions, on met les compteurs à zéro sur tous les plans et notamment la santé. On va arrêter de fumer, on va recommencer le sport et pourquoi pas freiner ou arrêter sa consommation d’alcool ? On a souhaité rester dans la pédagogie : c’est aux participants de se fixer eux même leurs objectifs, leurs propres défis, nous ne sommes pas dans l’interdiction. On le fait sans catastrophisme, sans jugement, c’est une invitation à se questionner sur sa consommation et à parler.  Chacun a son rythme. On fête aujourd’hui notre troisième anniversaire, il y a un vrai engouement collectif. J’ai par exemple cette année réalisé un podcast pour le Groupe AXA. Nous avons également un site internet et nous avons eu cette année 100 000 personnes sensibilisées. C’est énorme !

Il est important de préciser que si toutefois un collaborateur travaille dans une entreprise qui n’a pas encore conscience de l’importance des addictions, il peut en parler à son médecin du travail et son médecin traitant.

Vous avez vous même souffert d’une addiction, quel message souhaiteriez-vous adresser aux personnes touchées ?

Il ne faut pas attendre que tout s’effondre comme je l’ai fait pour parler. Les conséquences peuvent être dramatiques : sous l’effet de l’alcool ou d’une autre drogue on peut provoquer des accidents, on peut devenir violent vis-à-vis de soi-même et des autres. On peut tout perdre et c’est très dangereux.

Il ne faut pas rester seule avec son addiction ! Ce sont des maladies qui se soignent comme tout autre maladie chronique et je connais beaucoup de gens qui s’en sont sortis sans avoir tout perdu. Donc n’attendez pas pour vous prendre en main et pour vous faire accompagner !

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